Nox Illuminata

Scénario du court métrage, "Le sacrifice" (partie 1/3)

Scénario de court métrage de fiction

écrit et réalisé par Johnny Karlitch

 

(titre provisoire)

« Le sacrifice »

 

   (en sous-titre : « Bande de Gaza, l’an 2008 »)

   On distingue dans la pénombre un visage d’enfant, aux yeux écarquillés. Par intermittence, un faible éclair de lumière passe sur ce visage, dévoilant des joues creuses, de gros cernes, des taches de crasse.

On sent qu’il n’est pas seul, qu’il est dans un lieu bondé de personnes, clos, étouffant.

L’ambiance est houleuse, que ce soit par le mouvement à l’intérieur du cadre comme si on était sur un bateau ou un train, ou par le maelström de sons : bruit sourd de moteur, bruits répétitifs d’acier contre acier, bruits secs accompagnant des soubresauts, voix humaines geignant, pleurant, souffrant, criant…

Et, au milieu de cette sombre cacophonie d’angoisse, les yeux fixes du garçon, hypnotiques.

Soudain, le visage de l’enfant disparaît, et apparaît celui d’un homme de quarante ans, à barbe légère, endormi, mais baignant lui aussi dans la même ambiance sonore.

A ses côtés dans le lit, une femme, brune, la trentaine, qui dort aussi.

Retour sur le visage de l’homme endormi : son sommeil est agité, il transpire. On se rapproche lentement de lui et le visage de l’enfant vient se superposer au sien.

Un soubresaut, un cri.

L’homme ouvre les yeux.

Sa femme, déjà réveillée et accoudée, se penche sur lui. Il la regarde.

Elle lui caresse tendrement le visage, essuyant sa sueur.

L’homme :

- Ali ?

La femme, murmurant :

- Ça va, tout va bien, mon amour. Ali dort, tout va bien.

Elle l’embrasse et se recouche.

L’homme se redresse, s’assoit un moment sur le bord du lit.

Il se lève et va dans une chambre voisine, en boitant. Un large bandage entoure sa cuisse droite dévoilée par un short. Il observe intensément un jeune garçon de neuf ans qui dort paisiblement.

L’homme est à la cuisine. Il boit de l’eau à même la bouteille.

Il s’allonge auprès de sa femme, qui se blottit contre lui.

 

   On a une vue plongeante sur des enfants qui jouent, par groupes, dans un terrain. Leurs cris sont lointains.

On entend une voix bien plus proche, une voix de femme qui appelle :

- Mahmoud… Mahmoud !

Appuyé contre le rebord d’une fenêtre d’où l’on voit les enfants jouer dans le terrain, Mahmoud se retourne (c’est l’homme que nous avons déjà vu).

Mahmoud regarde sa femme, l’air interrogateur.

Debout, à l’entrée de la pièce (sorte de bureau-salle de séjour), la femme (c’est la femme que nous avons déjà vue) regarde dans la direction d’une table où est déposé un plateau.

La femme :

- Ton petit-déjeuner va refroidir.

Avec un sourire embarrassé, Mahmoud se dirige en boitant vers la table et s’assied.

Sa femme s’est approchée elle aussi et s’assied près de lui.

Mahmoud porte une tasse de thé à sa bouche. Il fait une grimace.

Mahmoud : - Il est froid !

Puis, regardant tendrement sa femme :

- Sarah, je t’aime.

Sarah :

- Tu es tout bizarre, mon amour. C’est l’inaction qui ne te va pas du tout.

En disant cela, elle pose doucement la main sur le bandage de la cuisse droite de l’homme.

Mahmoud :

- Peut-être…

Sarah :

- Je suis heureuse de t’avoir à moi, toute seule. La Palestine peut attendre…

Mahmoud, posant un doigt sur les lèvres de Sarah :

- Chhhut !

 

   On entend l’ambiance sonore du premier rêve et l’on survole le “paysage” désolé - crevasses, fissures, cratères… - d’un mur, pour arriver au visage de Mahmoud qui dort. On se rapproche lentement de son visage, de ses yeux, et apparaissent les yeux grands ouverts du garçon de neuf ans du premier rêve.

Toujours cette impression d’enfermement dans une boîte obscure et étouffante, mais le bruit de moteur semble bien être celui d’un train et de ses wagons roulant sur un chemin de fer.

Le visage de Mahmoud endormi s’agite.

Du wagon dont on ne voit qu’un seul occupant, le garçon, et dont on devine les autres, jaillit un long cri déchirant.

Le visage de Mahmoud transpirant.

Aux visages du garçon et de Mahmoud, se superposent des “scènes” infamantes, dégradantes, tragiques, de la Shoah.

Le visage de Mahmoud contracté de grimaces.

Les yeux hypnotiques du garçon dans le wagon.

 

   Sarah se réveille.

Le lit est vide à côté d’elle.

Elle se lève.

Elle déambule dans la maison et découvre Mahmoud dans la chambre du petit Ali : Mahmoud dort ; Ali aussi, sa tête reposant sur la poitrine de son père.

 

   Mahmoud est assis derrière son bureau.

Pensif, son regard s’envole par delà la fenêtre.

Mahmoud se revoit dans une opération commando. L’accrochage est violent, se déroulant à un rythme d’enfer, dépassant les capacités de réflexe des combattants. Mahmoud est blessé à la cuisse droite. Un militant l’aide à se dégager du champ de bataille.

Retour sur Mahmoud dans la pièce bureau-salle de séjour. Il se lève lentement et se dirige d’un pas fatigué vers sa bibliothèque, un petit meuble à trois rayonnages contenant une trentaine de livres en arabe, et encombré surtout de bibelots. Mahmoud farfouille, prend quelques bouquins qu’il feuillette hâtivement, et remet en place. L’insatisfaction se lit sur son visage.

 

   L’écran d’un ordinateur affichant un moteur de recherche sur Internet.

Quelqu’un saisit le mot “Shoah” dans la case de recherche et clique sur “OK”.

Bientôt, apparaissent une liste de sites pertinents. Les pages de ces sites sont successivement ouvertes et, selon le degré d’opacité de l’image, on aperçoit dans l’écran le reflet du visage de Mahmoud, superposé aux images et textes se rapportant au génocide du peuple juif.

Sa recherche terminée, Mahmoud quitte l’ordinateur. Il se trouve dans un cybercafé fréquenté surtout par des jeunes, dont quelques-uns le saluent respectueusement pendant qu’il s’en va.

 

   Au volant de sa voiture de petite cylindrée, usée, Mahmoud roule sur une route de campagne. A faible vitesse, apparemment sans but précis.

A quelques dizaines de mètres à sa gauche défile un interminable mur de barbelés.

Après un certain temps, Mahmoud repère une silhouette, loin devant sur la route. Au fur et à mesure qu’il s’en rapproche, la silhouette se précise : un vieux Palestinien marchant à petits pas, la tête recouverte d’un keffieh.

Mahmoud ralentit et s’arrête à la hauteur du vieillard. Celui-ci aussi s’est arrêté, dévisage un instant Mahmoud, puis s’approche à son rythme de la voiture. Il pose la main sur le rebord de la portière côté passager.

Le vieillard :

- Vous avez l’air perdu…

Un instant décontenancé par la remarque du vieux, Mahmoud se reprend et lui sourit :

- Vous allez quelque part ?

Le vieux, tendant vaguement la main :

- Là-bas.

Mahmoud regarde dans cette direction indéfinie, puis regarde le vieux :

- Montez, je vous accompagne.

Le vieux :

- Allons-y !

Le vieux ouvre la portière, s’installe très lentement, puis regarde Mahmoud et dit pour la deuxième fois :

- Allons-y !

Mahmoud :

- Il faut refermer la portière.

Le vieux a un petit sursaut :

- Ah ! mais oui… Bien sûr.

Le vieux tend la main vers la portière qu’il referme et en profite pour s’installer plus confortablement.

Mahmoud :

- Allons-y ?

Le vieux, avec un sourire de vieux :

- Allons-y !

La voiture roule.

 

Le vieux :

- Comment vous vous appelez ?

Mahmoud :

- Mahmoud Berra. Abou Ali.

Le vieux approuve d’un signe de tête et dit :

- Moi, c’est Abou Leyla.

Mahmoud lui jette un coup d’œil et le vieux explique :

- Le Créateur m’a donné un enfant unique, une fille. Alors, j’aime qu’on m’appelle Abou Leyla.

La voiture roule, le paysage judéen défile.

Après un long silence, Mahmoud demande :

- Abou Leyla, vous étiez en Palestine en 1948 ?

Abou Leyla, en regardant droit devant lui (avec un ton emphatique) :

- Ah, 1948 ! L’année de tous nos malheurs ! Une grande tragédie pour notre peuple !

Abou Leyla regarde Mahmoud qui semble en attendre plus.

Abou Leyla :

- Eh bien, non ! Ni 48, ni 67, ni 82 ! Il n’y a pas de dates fatidiques, et tout est encore possible ! Que veux-tu que je te dise à propos de 48 ? Que nous n’étions pas préparés, que notre armée n’était ni équipée ni motivée ! Que nos “frères” arabes n’avaient aucune stratégie commune ! Rien que des intérêts particuliers ! Qu’en face de nous, il y avait un peuple déterminé à se construire un pays, coûte que coûte ! un mouvement sioniste qui a su établir de solides relations avec les grandes nations ! Et puis, il y a eu les massacres ! Des villages entiers ! Si je te dis que nous sommes alors partis parce que nous en avons été chassés, et que les Juifs ont ainsi remporté la victoire, qu’est-ce que ça changera pour toi ? Tu sais bien que depuis 48 jusqu’à nos jours, l’Israélien traite le Palestinien comme un citoyen de deuxième catégorie, comme un être de race inférieure, qu’il le parque dans des ghettos en lui reniant ses droits, exactement comme le Nazi l’a fait avec lui dans les années trente et quarante. Moi, je veux voir au-delà de tout ça, je veux voir un peuple qui a souffert une tragédie horrible, sans précédent, l’Holocauste, ou la Shoah comme ils le disent, et je veux voir un autre peuple qui a aussi souffert une horrible tragédie, que nous appelons Naqba. Pour moi, Naqba = Shoah ! Et je te demande de penser, toi et tous ceux de ta génération, à un moyen qui rapproche ces deux peuples. Il nous faut des êtres providentiels, exceptionnels, qui retrouvent le vrai sens du mot sacrifice.

Le vieux s’arrête de parler. Mahmoud continue à conduire en silence.

La route, le paysage, le silence des deux.

Le vieux :

- Bon, je descends ici.

Mahmoud, après avoir jeté un regard circulaire sur le paysage, toujours désert :

- Ici !

Mahmoud stoppe la voiture.

Le vieux commence à débarquer lentement.

Debout, près de la portière qu’il referme, le vieux dit :

- Moi, je suis arrivé. Toi, tu continues.

Le vieux referme la portière et s’en va à petits pas sur la route.

Mahmoud redémarre en suivant des yeux le vieillard, puis en continuant à le regarder dans le rétroviseur.

La silhouette du vieux rétrécit progressivement.

Mahmoud jette un dernier coup d’œil sur le rétroviseur. Il sursaute et arrête le moteur.

Le vieux a disparu du champ du rétroviseur.

Mahmoud observe la route derrière lui.

Il finit par repérer le vieux, trottinant dans la lande.

(à suivre)

 

© Johnny Karlitch 2004

 



21/09/2011
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