Nox Illuminata

Scénario de court métrage: "Téberli" (partie 2/3)

              Photo © Johnny Karlitch 2009

 

 

 

 

 

Une chambre à coucher

 

Les yeux de Joseph K.

Son visage et, à côté, le visage d’une jeune femme. Ils se regardent, étendus sur un lit. C’est la nuit.

 

La jeune femme

- Qu’est-ce qui te fait croire qu’ils vont te prendre pour un malade mental?

 

Joseph K.

- Mon admission à l’asile, c’est l’étape cruciale de l’expérience. Mon
dossier ne subira que deux falsifications, mon nom et ma profession. Il faut
tricher un peu pour écarter les soupçons. Pour le reste, mon enfance, ma vie, tout ça ne change pas.

 

La jeune femme

- Okay… mais quoi? Tu vas rouler des yeux, pousser des cris de singe.

Tu vas porter un petit chapeau en papier!

 

Joseph K.

- Pas du tout! Ce n’est pas nécessaire! Je me comporterai tel que je
suis, dans ma vie quotidienne. Seulement, je me plaindrai de penser à des mots qui reviennent sans cesse… «vide», «creux», «étouffant». Ce sont des symptômes qui ont un caractère existentiel, que chacun peut éprouver. Mais, en aucun cas, ça ne veut dire qu’on a une psychose.

 

La jeune femme

- Donc… tu vas te comporter normalement, mais tu vas leur dire… par
exemple… «Ma vie est vide et creuse». Et tu t’attends à ce qu’ils t’ouvrent
tout grand les portes de l’asile.

 

Joseph K.

- Voilà! C’est-à-dire que s’ils le font, j’aurai la preuve que leur
diagnostic se base sur des symptômes vagues, communs, au lieu de prendre en considération mon comportement normal, comme tu dis, ou mon passé. Et que le simple fait de m’adresser à eux

suffit pour faire de moi un «suspect mental».

 

La jeune femme

- J’ai compris! C’est comme si on accusait un innocent d’être un voleur.

Alors, quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, sera interprété

comme une preuve de sa culpabilité… que c’est un menteur!

 

Joseph K.

- C’est ça… ou ça serait ça dans un régime totalitaire.

Mais pas en démocratie… Je l’espère.

 

La jeune femme

- Et comment je ferai pour te voir?

 

Joseph K.

- Surtout pas! Une fois dedans, je cesse tout contact,

pour ne pas perturber l’expérience. C’est essentiel!

 

Elle le regarde avec un sourire inquiet.

 

La jeune femme

- Et si tu devenais fou!

 

Il rit.

 

Joseph K.

- Tu es folle, mon amour!

 

Ils s’enlacent, et leurs corps nus se soudent.

 

 

Le dortoir de l’asile

 

Une veilleuse à la lueur verte.

C’est la nuit. 

Joseph K. et le jeune homme au crâne rasé sont assis au bord du lit de ce dernier.

 

Le jeune homme au crâne rasé

- Quand Maya reprendra ses esprits, elle te racontera ce qu’elle a
vécu. François, aussi.

 

Joseph K.

- Et toi, Omar, quelle est ton histoire?

 

Le dortoir sombre, avec ses lueurs verdâtres, et Joseph K. et Omar assis au bord du lit.

 

 

 

 

Des rues dans la ville

 

Omar et un compagnon sortent du porche d’un immeuble.

 

Le compagnon

- Mon vieux, tu y es allé un peu fort dans ton dernier article.

 

Omar

- C’est ça, le journalisme. Tu ne peux pas te contenter d’observer le
camp adverse de loin. Ça te rend parano, comme ces lobotomisés du roman de Georges Orwell. Ils ne voient qu’à travers les yeux de Big Brother. Non, il faut établir le contact, du moins avec les modérés. Prendre en considération leurs points de vue.

 

Le compagnon

- Tu joues avec le feu.

 

Omar

- On n’est pas dans un camp de concentration, bordel, on est une démocratie.

 

Le compagnon

(en ouvrant la portière de sa voiture)

- Je t’accompagne.

 

Omar

- Non, pas la peine. Je vais me payer une bière chez Hélène. Ciao.

 

Le compagnon

- Salut.

 

Omar s’éloigne.

Il s’engage dans une autre ruelle.

Une voiture noire s’arrête en catastrophe. Deux hommes en jaillissent, interceptant le journaliste.

L’un d’eux brandit un journal.

 

L’agresseur n°1

- C’est toi qui as pondu cette merde!

 

Omar

- Qu’est-ce que vous me voulez?

 

Omar reçoit un coup en plein estomac.

 

L’agresseur n°2

- Alors, tu pactises avec l’ennemi, maintenant.

 

L’agresseur n°1

- Traître, pédé!

 

Ils le rouent de coups.

Les yeux du journaliste quémandent de l’aide.

Les badauds s’éloignent en hâte, ou regardent à la dérobée, craintifs.

 

 

Le dortoir de l’asile

 

Le visage de Joseph K., absorbé. On entend la voix de Omar, âpre.

 

Omar

- Ensuite, l’enfer s’est déchaîné. Tout le monde semblait me plaindre,
mais je me sentais devenir un paria. Bien sûr, on n’a pas retrouvé mes
agresseurs, et les autorités, c’est tout juste si elles ne m’ont pas accusé d’être fautif… que je méritais ce qu’il m’arrivait. J’ai essayé de continuer à
travailler, malgré tout, mais quelque chose s’était brisé en moi… et je me suis retrouvé ici, entre les mains du Docteur.

 

Joseph K.

- Le Docteur, c’est lui qui se tient derrière la lucarne?

 

Une voix

- Pas seulement lui, mais beaucoup d’autres.

 

Ils se retournent.

 

Omar

- Maya!

 

Il se lève et s’approche d’elle pour la soutenir.

 

Maya

- Ne t’inquiète pas! Ma tête est claire ce soir…

(avec une lueur mutine dans les yeux,

en s’asseyant avec Omar sur le lit en face de Joseph K.)

Je n’ai pas avalé ma pilule.

 

Un petit silence s’installe, au cours duquel un intense échange de regards s’instaure entre les trois.

 

Maya

- Moi aussi, je vais te raconter ma petite histoire.

 

 

 

L’entrée d’un vieil immeuble

 

Une affichette à l’entrée: A LOUER 2 CHAMBRES

Maya entre dans l’immeuble.

 

 

Le vestibule de l’immeuble

 

Le gérant

- Combien de personnes?

 

Maya

- Je suis toute seule.

 

- Seule!

 

- Oui! Seule! C’est si extraordinaire?

 

- Oui… non… Vous savez! une fille seule…

 

- Et puis quoi encore! Ecoutez, je n’ai pas discuté votre prix. Vous
voulez louer, oui ou non? Ne vous mêlez pas de ma vie, donc. Alors, les clés!

 

 

Le studio de Maya

 

Maya est étendue sur son lit, poitrine à moitié découverte par un tee-shirt échancré.
Elle lit un roman.

De sa fenêtre, elle remarque un jeune homme, assez séduisant, qui la regarde de l’immeuble voisin.

Elle lui sourit, et reprend sa lecture. Quelques instants plus tard, relevant la tête, elle voit toujours le jeune homme. Il a glissé une main vers son bas ventre et sourit d’un air crétin. Elle bondit de son lit.

 

Maya

- Minable!

 

Elle claque les volets de sa fenêtre.

 

 

Un corridor

 

Maya arrive devant sa porte et sort ses clés. La porte de l’appartement voisin s’ouvre, et un homme dans la cinquantaine, grassouillet, en robe de chambre, apparaît.

 

Le voisin grassouillet

- Bonjour, ma grande! Ça va!

 

Maya

- Ça va, merci! Non… en fait, je suis claquée.

 

Le voisin grassouillet

- Le travail, c’est dur.

 

Maya

- Oh, oui!… mais, vous savez, je ne travaille pas encore. Je cherche
toujours.

 

Le voisin grassouillet

- Oui, oui! C’est dur, c’est pas facile.

(baissant le ton de sa voix)

Tu veux gagner un peu d’argent. Ça compensera ta journée.

 

Il sort un billet de sa poche.

Maya écarquille les yeux, figée un instant, puis sourit énigmatiquement. Elle s’avance vers lui, comme un automate.

Soudain, elle lui flanque un coup de genou dans le bas ventre. Il se tord de douleur en couinant.

 

 

La rue

 

Maya passe dans la rue. Des commerçants, des piétons la dévisagent, réprobateurs, indignés. Les commérages s’activent.

 

Le voisin grassouillet

- Elle reçoit plein d’hommes, ça n’en finit pas.

 

Le jeune de l’immeuble d’en face

- Elle se balade tout le temps nue. Elle s’en fiche pas mal.

 

Une femme

- Elle s’habille drôlement. C’est sûr, elle se drogue.

 

 

Le studio de Maya

 

La porte s’ouvre violemment, et un homme surgit. Visage pointu, yeux noirs, allure violente.

Maya reste figée de surprise et de peur.

 

Le maquereau

- Alors… c’est toi qui penses me voler mes clients.

Pauvre conne, c’est mon territoire, ici.

(il la gifle violemment)

Dorénavant, tu bosseras comme je te dirai de le faire.

(il la maintient par les cheveux)

Tu es pas mal fichue, mais t’as besoin d’une petite correction. Ça te
rendra plus belle.

 

Elle se débat.
Il l’empêche de crier, en lui bâillonnant la bouche avec son foulard.

Il lui déchire sa chemise, lui relève sa jupe, baisse son pantalon.

Il la viole.

 

 

Le studio de Maya

 

Maya est étendue, nue, sur le lit, toujours bâillonnée. Elle a les yeux rougis de larmes, le visage choqué.

L’agresseur lui enlève le bâillon.

 

Le maquereau

- Tu vas être sage.

 

Il se relève, pour se rajuster.

Elle se retourne sur le côté. Son regard tombe sur sa boîte de couture. Les ciseaux brillent.

Il a à peine le temps de s’en rendre compte, que les lames lui transpercent une cuisse, puis l’épaule. Maya hurle, hurle.

Elle s’enfuit du studio.

 

 

Le dortoir de l’asile

 

Le visage de Maya.

 

Maya

- La police a enquêté… On m’a mise en prison… je me suis révoltée, j’ai
fait la grève de la faim, et on m’a transportée ici.

 

Joseph K., le visage entre les mains, le dos voûté, est abîmé dans ses pensées.

 

Joseph K.

(les yeux dans le vague)

- Et François?

 

Le visage de François dans son lit, en sueur, secoué de tics. On entend la voix de Maya.

 

Maya

- Il voulait devenir religieux…

 

 

 

Un réfectoire de couvent

 

Des religieux d’un ordre indéfini sont attablés.

A la tête de la table, un ponte de l’église, gros, revêtu de tout son apparat. Assis aussi en tête, de part et d’autre, le supérieur et les anciens du couvent.

Tous mangent et boivent.

Dans le brouhaha des paroles, fusent de temps en temps des sentences du gros ecclésiastique.

 

Le gros ecclésiastique

- Tout passe. Tout disparaît. L’église, seule, reste.

- Notre pouvoir nous vient directement de Dieu le Père.

- Certains s’égarent, c’est normal. Rappelez-vous les paraboles de la
brebis égarée et de l’enfant prodigue. Mais d’autres s’entêtent, deviennent des hérétiques. On les excommunie. Ils sont là pour l’exemple.

- Il faut savoir gérer. L’église est une institution internationale. L’argent
nous est nécessaire, sinon nous nous envolerons en fumée. Le pouvoir est
sanctifié par Dieu, nous en sommes les garants.

 

Au sein de cette assemblée, François semble ailleurs. Silencieux, méditatif, observant les autres, mangeant à petites bouchées.

 

 

Une église

 

Le gros ecclésiastique célèbre la messe.

Le chant s’élève.

Des rangs, sort François. Il se met au milieu de l’allée.

Regards étonnés des autres.

Le chant continue.

 

François

(hurlant)

- Arrêtez!

 

Agonie du chant.

 

François

(voix tremblante)

- Pardonnez-moi mes frères de troubler toute cette harmonie.

 

Silence
général.

 

François

- Je quitte l’ordre. Le coeur n’y est plus, ni la tête. Ni le corps, ni
l’estomac. Ça sonne faux, creux. Ces dogmes imposés… par qui? Ces
mortifications, cette hypocrisie, cette soumission… et tous les compromis avec la haine, la violence, l’intolérance. Avions-nous besoin d’une église pour ça! Que sommes-nous d’autre qu’une secte, dominante!

 

Il ôte sa soutane. Réactions du supérieur et de quelques autres.

François court vers le portail, s’arrête près du bénitier. Les paumes jointes, il recueille de l’eau et s’en arrose la tête.

 

François

(un geste circulaire de la main)

- Ah, si vous pouviez détruire tout ça et le reconstruire là!

(il se bat la poitrine).

 

Il ouvre le portail et sort dans la lumière.

Un vieux religieux le regarde partir, des larmes aux yeux.

 

 

Le dortoir de l’asile

 

Les trois pans du rideau sont écartés. Certains patients dorment, mais quelques-uns sont bien réveillés, attentifs à ce qui se passe du côté du trio.

L’un d’eux regarde Joseph K.

 

Ali

- C’est dur, très dur, quand tu veux te libérer de l’emprise d’une
religion qui t’est imposée. Si tu veux vivre ta croyance selon ce que ton
propre coeur te dicte… tes pensées… On te renie, on t’insulte… tu deviens le rejeton du diable, et toutes ces balivernes. J’ai dit à mes parents, à mes
amis, au cheikh, que pour moi, Allah, je le conçois autrement, que j’admire le prophète Mohammad, mais que la Chari’a doit évoluer, on doit la transformer, de fond en comble. Et que cela ne m’empêche pas de me sentir musulman, à ma façon…
Si tu oses dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas alors on te
persécute… on te traite de sectateur, mais toutes les religions dominantes, qu’est-ce qu’elles sont? des sectes, des sectes qui dominent, ni plus ni moins, et si moi je veux penser librement, si je veux être un libre penseur, et apprendre même à penser contre ma propre pensée… qui a le droit… nul n’a le droit d’entraver mon droit à ne pas penser comme eux… Alors… alors, tu te retrouves dans cet asile.

 

 

Le couloir de l’asile

 

Des infirmiers, des aides-soignants, des médecins, tous déconcertés, méfiants, croisent Joseph K. marchant d’un pas ferme, droit devant lui.

Un psychiatre lui barre le chemin, tout sourire.

 

Le psychiatre

- Joseph… Joseph… Qu’est-ce qui ne va pas?

 

Joseph K.

(calmement)

- Je ne vous l’avais pas dit, mais j’ai une insuffisance cardiaque. Je
dois contacter mon médecin; il saura…

 

Le psychiatre

- Bien sûr, bien sûr! On va faire le nécessaire.

 

Il entoure de son bras les épaules de Joseph K.

 

Le psychiatre

- Nous avons un excellent médecin qui va t’examiner.

Tu verras, tout ira très bien.

 

Ils marchent côte à côte.

 

Joseph K.

- Je voudrais au moins parler à ma femme…Elle doit savoir.

 

Le psychiatre

- Ah! Mon cher Joseph, le règlement interdit durant les premiers temps
du… séjour chez nous d’entrer en contact avec l’extérieur.

 

Entre-temps, on voit venir vers eux les deux malabars.

 

Le psychiatre

- Ça fait partie de la thérapie, et…

 

Agacé, Joseph K. l’interrompt en lui détachant le bras de ses épaules.

 

Joseph K.

- Très bien, je veux rencontrer le Docteur.

 

Le psychiatre

- Mais oui, pourquoi pas! Je vais voir ce que je peux faire.

 En attendant, tu…

 

Le grand malabar

- On s’en occupe, docteur. Joseph, le Docteur t’attend.

 

Joseph K.

(un instant décontenancé, puis, narquois)

- Parfait! Il devance mes désirs votre docteur. Allons-y!

 

Il fait quelques pas et se retourne vers les deux malabars.

 

Joseph K.

- C’est par où?

Les deux autres se ressaisissent.

 

Le trapu

- Suis-nous!

 

Joseph K. encadré, le trio s’ébranle.

 

    

(à suivre)

 

© Johnny Karlitch - 1998



12/10/2011
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